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Où sommes-nous un demi-siècle après le coup d'État de 1976?

le 12 mars 2026

Par Denis Merklen. Le traumatisme que les militaires argentins et leurs alliés infligèrent à la société avec le coup du 24 mars 1976 fut si profond et si efficace que cela fait cinquante ans que l'Argentine se regarde dans ce miroir. À la sortie de la dictature, en 1983, le pays tout entier s'est reconnu épouvanté, horrifié et meurtri par l'image que le passé récent lui donnait de lui-même.

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Denis Merklen*

L'image abîmée que l'Argentine trouvait n'était pourtant pas fantasmée. Les blessures qui l'avaient défigurée étaient bien réelles, les plaies ouvertes faisaient bien mal :

Les Argentins s'étaient endettés et les niveaux de corruption ont été si profonds que les millions de dollars empruntés ont, pour une bonne partie, alimenté la spéculation financière et des comptes dans des paradis fiscaux. Mais, les citoyens devaient payer la dette extérieure, passée de 7 à 45 milliards de dollars.

L'inflation rongeait les salaires et les revenus des classes moyennes et populaires (340% en 1983). À cela s'ajoutait un niveau de perte d'emplois, notamment ouvriers, sans précédent, et une informalité qui élèverait la débrouillardise en l'une des caractéristiques de l'idiosyncrasie nationale. La pauvreté passait de 7% en 1976 à 25% en 1983.

En 1982, la ferveur patriotique fut misérablement éveillée. Les militaires amenèrent des milliers de jeunes dans une guerre suicide contre « les Anglais ». Mal armés, les soldats furent lâchement envoyés vers la mort dans les eaux et les îles glacées de l'Atlantique Sud.

Mais par-dessus tout, les Argentins découvrirent leur visage horrifié face à la froide et implacable technologie de la terreur systématiquement mise en œuvre par les militaires et les policiers, avec la complicité de la justice. C'est ce que nous connaissons depuis comme « la disparition », ou la « disparition forcée » dans sa version un brin plus juridique.

Ce ne furent pas de simples exécutions. L'euphémisme « disparus », officiellement versé dans l'espace public par le général Videla, venait cacher derrière l'opprobre la séquestration, la torture, l'assassinat et l'occultation planifiée des cadavres. Près de dix mille personnes (selon les chiffres disponibles aujourd'hui) furent arrachées au monde pour être conduites dans des centaines de camps de la mort distribués dans tout le territoire national. Elles y furent sauvagement martyrisées avec l'objectif explicite d'inoculer le virus de la terreur au plus profond du corps social, dans sa chair et dans ses os.

Aux milliers des disparus amenés dans les limbes de la clandestinité, les militaires ont ajouté le vol de centaines de bébés et de très jeunes enfants. Ils ont été soustraits à leur mère, leur identité falsifiée, puis donnés en adoption, souvent aux familles des tortionnaires de leurs parents. Opération macabre encore en cours aujourd'hui, car un demi-siècle plus tard, nombre de ces enfants ignorent toujours leur véritable identité. Leurs familles continuent à les chercher.

Exceptionnelle par sa forme et son extension, l'entaille fut si profonde qu'on oublie souvent de mentionner les milliers de personnes qui furent elles aussi torturées mais, la vie sauve, emprisonnées, des années durant, parfois bien au-delà 1983.

La dictature initiée le 24 mars 1976 instaura un régime de terreur. L'État devint le monstrueux agresseur de la société. Le corps de celle-ci fut séquestré, attaché à un lit de fer, violé, tétanisé jusqu'à l'épuisement par des décharges d'électricité savamment maîtrisées pour faire souffrir sans tuer. La tête juvénile de la société argentine fut submergée jusqu’au bord de la noyade dans une eau pestilentielle. Ses enfants lui furent volés. Démembré, une partie du corps social fut séparé des liens de l’amitié, du compagnonnage et de la camaraderie, du voisinage et de la famille pour être jeté la nuit dans la mer depuis la portière d’un avion. L’ensemble fut couvert par le mensonge, l’euphémisme, la clandestinité, l’illégalité des actions de ceux-là même à qui la société confie les armes pour la protéger.

Avec un courage envié dans le monde entier, en 1983 les Argentins se sont dit « plus jamais ! ». Sans tourner le dos au miroir de la terreur, ils ont envisagé un avenir clair. Loin de l'enfoncer dans l'amertume du ressentiment qui pousse à la vengeance, les Argentins ont misé sur le droit. Les bases pour l'institution de la démocratie ont été posées par les mouvements des droits humains, mères et grands-mères des disparus en tête. À peine élu, dans l'un de ses tout premiers actes de gouvernement, Raúl Alfonsín crée une Commission nationale sur la disparition de personnes. Le terrorisme d'État fut officiellement reconnu.

Un an après, en 1985, neuf commandants des juntes militaires étaient condamnés par la justice ordinaire comme de simples criminels. L'État de droit sanctionnait l'usage illégitime de la force et soumettait les terroristes à l'empire de la loi. Cent-trente ans plus tard la proclamation de sa Constitution en 1853, les droits humains et la démocratie libérale étaient institués en horizon de tous les possibles.

La rupture primordiale de 1983 proclamait la sépulture du monstre qui, vêtu d'uniforme, avait pris le contrôle de l'État en 1976. Et pourtant, aujourd'hui, nous ici, et l'Argentine dans son ensemble, nous continuons, elle continue à se regarder dans l'épouvante du 24 mars. Mais le miroir a vieilli. Il ne confine plus l'horreur dans le passé. La séparation démocratie-dictature ne fonctionne plus comme représentation du bien et du mal parce que l'image que le miroir offre de la démocratie apparaît noircie, sa couche d’argent semble sérieusement détériorée. Le projet de 1983 et le cycle démocratique alors ouvert trouveront leur plus béante faiblesse, leur plus vulnérable talon d'Achille lorsque les Argentins, en nombre croissant depuis quatre décennies, prendront acte, par vagues successives, du fait que cette démocratie était bien libérale, qu'elle était bien une démocratie formelle, dont la légitimité découle du respect des formes fixées par la loi, mais qu'elle n'était pas une démocratie sociale.

Le premier coup porté à la démocratie sociale a été celui de l'hyperinflation de 1989-1991. Soumise à la pauvreté, la moitié des Argentins a constaté que « con la democracia se come, se cura y se educa » relevait d'une illusion n'engageant que ceux qui veulent y croire, voire d’une promesse mensongère de celui qui veut conquérir le pouvoir.

La liquidation de l'État social pendant la première décennie péroniste de la période, celle de Carlos Menem (1989 et 1999), avec son lot radical de privatisations, signa la réduction du service public comme peau de chagrin. La récession de 1998-2002 faisant craquer l'épine dorsale de la société en décembre 2001 scella le sort des classes populaires qui ne feront plus jamais partie d'une société intégrée.

La société argentine sera désormais une société polarisée. Tractée et attirée par le pôle de la richesse, se consolide une très nombreuse, très puissante, très moderne et très libérale classe moyenne. L'étoile qui donne son sens d'appartenance à ce groupe social est la défense de son mode de vie, organisé par la consommation, le goût de la mondialisation et l'appétit pour les nouvelles technologies et les formes associales de sociabilité. Le groupe se consolide au début des années 1990 et a su maintenir sa cohésion jusqu’à aujourd’hui et cette nouvelle classe moyenne se désolidarise de ses concitoyens pauvres.

À distance, vers les marges du conurbano et de la pauvreté provinciale, a été repoussé une grosse couche où le manque d'argent, de travail protégé et d'institutions protectrices laisse un tiers de la population face à toutes les intempéries (un tiers quand les choses vont bien). Si le salariat des années 1930-1980 structuré un continuum de positions différenciées par le niveau de revenu, désormais le fossé qui sépare le coquet du populaire paraît infranchissable.

La période marque sonne aussi la fin de la société salariale. Tout au long du XXe siècle, l'Argentine se montre alignée à côté de ses deux sœurs du Cône Sud, le Chili et l'Uruguay comme les seules trois sociétés d'Amérique latine qui ont réussi un modèle d'intégration sociale par le lien salarial. Un emploi stable et protégé couvre quatre cinquièmes de la population active entre 1940 et 1990, et fixe alors la norme du progrès et de la mobilité sociale aussi bien pour les classes moyennes que pour les travailleurs manuels et peu qualifiés. Au temps de nos parents, la différentiation sociale se fait par le diplôme et le niveau du revenu, mais la relation salariale était unique et unificatrice.

Depuis 1990, sans variation notoire, quelle que soit l'orientation du gouvernement en place, un tiers des Argentins vit dans l'informalité. À peine 20% bénéficie d’un emploi stable et protégé. En transformant ses travailleurs en pauvres, l’Argentine a réussi à opérer une alchimie à l’envers, une véritable prouesse de régression sociale. Aucun gouvernement démocratique n'a fixé la récupération du salariat protégé comme horizon.

Les quarante années démocratiques ont été celles d'une transformation radicale de la relation État-Société, et du rapport entre les individus et l’État. Cette transformation majeure a considérablement dégradé la qualité de la vie quotidienne et oblige le plus grand nombre à recréer ses modes de sociabilité et de solidarité. Le lien social médié par les institutions est remplacé par ceux de l’affinité et de la proximité.

Les conséquences de ce nouveau rapport État-société sont multiples. Premièrement, l’État se montre incapable de gouverner la monnaie et l’économie, ce que la situation présente vient confirmer. La seconde conséquence est la multiplication des illégalismes. Dans leur forme, ils vont de l'évasion fiscale au travail au noir, de la possession illégale du terrain où on installe sa maison au narcotrafic, de tout ce qui est trucho à la corruption et à la méfiance généralisée dans l'impartialité des décisions de justice. Est-ce là la promesse de l'empire de l'État de droit ? Puis, il y a l’expérience de l’État que les citoyens font à travers leur contact avec les institutions premières du service public : la police et la sécurité, l’hôpital et la santé, l’école et l’éducation. Sur laquelle de ces institutions les citoyens peuvent-ils fonder leur républicain sentiment de confiance en l’État ? Enfin, il y a l’installation progressive de la violence. L’État est impuissant devant le mandat populaire de garantir la paix civile (plus de 2000 homicides par an), les forces de l’ordre font régulièrement un usage illégitime de la force, les gouvernements sont incapables de soumettre les policiers à la loi.

En démocratie s'est accomplie la régression sociale que les militaires n'ont pas pu imposer par la force. Si la nouvelle Argentine a réussi à séparer la politique de la violence, elle a en revanche collé deux mots qui devraient rester toujours distincts : pauvre et citoyen. La démocratie ne permet pas, en Argentine, que les individus et les familles puissent se prévaloir de leur statut de citoyens pour se protéger de la pauvreté. On peut, tristement, être tout à fait pauvre et tout à fait citoyen sans qu'il y ait contradiction entre les termes.

Dans ces conditions, le régime de vérité de la démocratie qui promet aux citoyens d’être des sujets de droits se voit sérieusement compromis.

Face au triomphe de Javier Milei, les Argentins demandent au miroir si la société entreprend un chemin de revendication voire de retour à 1976. La victoire de La libertad avanza répond, à nouveau, à une demande sociale d'ordre. Et le désordre est une nouvelle fois l'inflation qui liquéfie les salaires et rend impossible le quotidien : 300 % à la fin du gouvernement d’Alberto Fernández. Le désordre est aussi, une nouvelle fois, la corruption. Nommée « casta », celle-ci évoque ceux qui se sont organisés pour vivre aux crochets de l'État et en-deçà de la loi. Du ministre au député en passant par les employés de l’État et jusqu’à tous ceux dont les salaires et les activités dépendent de la subvention publique.

Le diagnostic et ses remèdes sentent une âpre odeur du passé. L’arrivée de l’extrême droite au pouvoir s’accompagne d’une révision des cycles historiques dont elle est un acteur majeur. Son discours resonne sur les cloches d’une demande sociale de sortie du cycle de « l’histoire récente » localisant le principe explicatif du présent dans la rupture du 24 mars 1976. Aux yeux d’une importante partie des citoyens, le miroir du passé dictatorial dans lequel se regardait jusqu’ici la démocratie donne une image distordue de la réalité.

Avec autant d’agressivité que de mépris, Javier Milei a profité de l’ouverture de l’espace public au discours libéral. Attaquant autant l’État que les politiciens, il a confirmé cette ouverture et il a remis le libéralisme économique sur ces pieds, non pas comme mal de la société mais comme son remède face au désastre.

Les Argentins qui pensaient comme lui étaient déjà majoritaires en 2023. A ce moment, un Argentin sur deux mange à la table de la pauvreté. À l’inefficacité de l’État social s’ajoutent les dénonciations des hauts fonctionnaires et les procès instruits contre les gouvernants, notamment contre l’ex-présidente et vice-présidente Christina Fernandez de Kirchner.

Ce que nous appelons « l’histoire récente » est une opération intellectuelle consistant à délimiter un cycle historique dont le point de départ est le 24 mars 1976. La dictature aurait infligé une telle rupture à l’histoire qu’elle a rompu avec le cycle précédent ouvert avec le coup d’État de 1930. L’exceptionnalité de la dictature de Videla permet aussi de comprendre le cycle suivant, ouvert en 1983, où les droits humains deviennent l’étalon qui donne intelligibilité à toute l’action politique. Javier Milei et les militants de la « bataille culturelle » s’emploient à mettre fin à cette conception de l’histoire ayant servi de socle à la nouvelle démocratie.

L’extrême droite tente de mettre en question la prétention à la vérité du régime démocratique. Le premier point est la mise en question du chiffre de trente-mille disparus historiquement revendiqué par les Mères de la place de Mai et les autres organisations de défense des droits humains. Effectivement, la CONADEP (1984), le Parque de la memoria de Buenos Aires (2007) et le Registro unificado de víctimas del terrorismo de Estado (2014) donnent des chiffres proches de neuf mille personnes. Ensuite, Milei étire le cycle vers les origines de la violence soutenant que 1976 est une réponse nécessaire au terrorisme. La violence aurait été initié par les guérillas des années 1960. Enfin, le désordre commence en 1945 avec la naissance du péronisme : interventionnisme keynésien, centralité de l’État par-dessus le marché, intégration des syndicats à l’État, émission monétaire et action syndicale sur les salaires qui donne son origine au cycle infernal de l’inflation.

Au jours où je prononce ces mots, à deux ans de sa victoire aux élections présidentielles de 2023 et après avoir remporté les élections législatives de 2025, le gouvernement de Javier Milei n’a pas cherché à entraver l’action des tribunaux comme l’ont fait Raúl Alfonsín ou Carlos Menem. Il a certes drastiquement diminué ou directement arrêté le financement de nombreux organismes de défense des droits humains et de mémoire des crimes commis par les dictateurs, mais les procès instruits pour crimes contre l’humanité se poursuivent. En revanche, nous ne saurions pas avec précision où sommes-nous à 50 ans du coup d’État si nous ne regardions pas l’espace public dans le miroir de la dictature. La dégradation de la profession de journaliste, le manque de régulation de la parole donnée en public, le débordement de la presse par les réseaux sociaux et la diversification des médias en ligne, le sensationnalisme croissant, les accusations du progressisme contre une partie de la presse et de l’extrême droite contre l’autre, le caractère partisan, à peine couvert, de la presse, la confusion constante entre information et opinion, l’acceptation et la promotion de propos agressifs et clivants, la quête permanente de célébrité… toute une série de forces déchainées dès le début des années 1990 et qui semblent assombrir sans cesse l’état de l’espace public. Est-il nécessaire de rappeler que celui-ci est l’une des institutions premières de toute démocratie ? Le pendule semble être passé de la censure à une ouverture sans bornes. C’est dans cette place publique que les journalistes ont autorisé la parole d’un économiste provocateur et décoiffé. La recherche d’audience l’emporte sur le sens de la responsabilité.

Il serait pernicieux de casser le miroir de 1976 ou de le ranger dans le débarras des choses inutiles. Mais il est évident que la force symbolique des promesses de 1983 et de 2003 a épuisé son énergie. Elles ne sont plus convaincantes pour une majorité d'Argentins, elles ne suffisent plus à nous donner un imaginaire commun. L’État de la démocratie, la naturalisation d’une société fracturée et l’incapacité à présenter un imaginaire d’intégration sociale qui aille au-delà de la proclamation de droits jamais réalisés dans l’horizon biographique d’une famille ou d’un individu, la disparition du salariat protégé, la violence qui devient endémique et un espace politique structuré par l’urgence de vaincre l’ennemi plus que par la capacité à faire société, semblent définir l’urgence des horizons symboliques à construire.

 

* Sociologue, directeur de l’IHEAL et CREDA. Extraits de la conférence qu’il prononça en ouverture du colloque international L'Argentine face à son passé récent : Perspectives scientifiques et politiques à 50 ans du coup d'État de 1976, le 25 février 2026 – Campus Condorcet. Lien vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=I5sr8l10FvE&t=1245s


Type :
Edito_IHEAL

mise à jour le 12 mars 2026


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