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Les tongs de la discorde

le 12 février 2026

Par Angèle Proust Maîtresse de conférences en géographie IHEAL/CREDA Les tongs Havaianas, symbole culturel et économique du soft power brésilien (une production qui s’élève à environ 200 millions de paires par an, majoritairement vendues au Brésil), sont sous le feu des projecteurs depuis décembre 2025.

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 Dans une publicité diffusée le 18 décembre, Fernanda Torres, grande actrice nominée aux Oscars pour son rôle dans Ainda Estou Aqui (film de 2024), déclare : « Je ne veux pas que vous commenciez 2026 avec le pied droit [...] je veux que vous commenciez cette nouvelle année avec les deux pieds[1] » (trad. par l’autrice). À l’aube d’une année électorale, cette phrase a été présentée par l’extrême droite comme une provocation politique.

Le 22 décembre, Eduardo Bolsonaro, le troisième fils (issu de la première union) de l’ex-président Jair Bolsonaro, par ailleurs inculpé par la justice brésilienne en septembre 2025 pour son lobbying actif auprès de l’administration Trump, s’est filmé depuis les États-Unis en train de jeter ses tongs Havaianas à la poubelle[2]. Cette mise en scène illustre bien la stratégie de manipulation de l’opinion mise en place par l’extrême droite pour tenter de décrédibiliser la gauche, à l’approche des élections générales de 2026. Elle rappelle aussi la manière dont le maillot de la Seleção est instrumentalisé par le camp bolsonariste et lors des grandes manifestations qui ont lieu régulièrement, s’imposant progressivement comme une sorte d’uniforme distinctif et quasi exclusif de la droite et de l’extrême-droite brésiliennes (Enders, 2024).

Le dimanche 4 octobre auront lieu les élections générales brésiliennes, visant à élire le futur président, le vice-président, les membres du Congrès national, les gouverneurs, les vice-gouverneurs, ainsi que les membres des assemblées législatives de chaque État de la fédération. Le second tour des élections est prévu le 25 octobre (pour le président et les gouverneurs) si aucun candidat n’obtient la majorité des suffrages au premier tour. À 80 ans (81 en octobre), Luiz Inácio Lula da Silva (Parti des travailleurs) est candidat à un quatrième mandat à la tête du pays. Face à lui, Flávio Bolsonaro, sénateur, premier fils de l’ex-président et successeur désigné par son père, s’est également déclaré candidat. Selon les chiffres de l’institut Paraná Pesquisas, publiés en décembre 2025, il serait donné perdant face au candidat pétiste : 39,8 % des intentions de vote pour Lula contre 33,1 % pour son adversaire, selon le scénario proposé par l’institut de sondages (Paraná Pesquisa, 2025). Quant à Tarcísio de Freitas, gouverneur de l’État de São Paulo et ancien ministre de Jair Bolsonaro, il opterait pour une stratégie différente : se ranger derrière la candidature de Flávio Bolsonaro à la présidence et briguer un second mandat comme gouverneur de l’État de São Paulo.

Cette élection intervient alors que, le 15 septembre 2025, le Tribunal suprême fédéral (STF) a condamné Jair Bolsonaro à 27 ans et 3 mois de détention pour tentative de coup d’État[3], une décision historique dont les conséquences sont visibles, notamment dans la détérioration des relations diplomatiques avec Washington (surtaxes de 50 % imposées sur les exportations brésiliennes, auxquelles l’administration Trump a finalement renoncé en novembre 2025). Ces sanctions commerciales, exceptionnelles et motivées par des raisons exclusivement politiques, affichent clairement l’ambition de Donald Trump de reconquérir sa sphère d’influence latinoaméricaine, mais pourraient au contraire conduire le Brésil (et l’Amérique latine) à renforcer ses partenariats commerciaux avec des acteurs extérieurs, notamment avec la Chine (Ventura, 2025). Face aux attaques virulentes de l’administration Trump et aux pressions internes menées par les alliés du clan Bolsonaro et une partie du « centrão [4]», la justice brésilienne est restée ferme. En mettant son veto à un texte adopté par le Congrès et le Sénat en décembre 2025 visant à alléger les peines des 1 399 personnes condamnées pour leur participation à l’insurrection dans la capitale, le président Lula a également montré qu’il n’y aurait pas d’amnistie pour les « golpistas ».

En parallèle, le président sortant multiplie les efforts pour affirmer les ambitions de son pays et asseoir sa position hégémonique de puissance régionale. Le Brésil se pose comme champion de la gouvernance mondiale sur l’environnement depuis le Sommet de Rio en 1992 et assume depuis des décennies une position géopolitique majeure au sein des BRICS, du G20 et du G77. L’organisation de la COP30 sur les changements climatiques, en novembre 2025 à Belém, constitue une nouvelle démonstration du poids de l’agenda national du Brésil dans les questions climatiques globales.

De cette COP, on retiendra surtout de nombreuses obstructions qui ont conduit à des compromis sélectifs et rendent les décisions du secteur industriel compatibles avec les discours climatiques. De faibles avancées, donc, et des mesures incitatives peu contraignantes, à l’image du Tropical Forest Forever Facility (TFFF), qui consiste à placer des fonds sur les marchés financiers, afin de les reverser aux pays concernés pour protéger leurs écosystèmes forestiers. Pour la Via Campesina, mouvement paysan altermondialiste militant pour le droit à la souveraineté alimentaire, il s’agit d’une nouvelle initiative « fondée sur le marché » qui permettrait de « faire passer les riches investisseurs qui profitent de la déforestation pour des défenseurs de la forêt[5] ». Ce n’est pas la signature, en janvier 2026, des accords commerciaux entre l’Union européenne et le Mercosur (dont on évalue déjà l’impact environnemental), qui pourrait contredire cette hypothèse. Lula, qui entend bien embarquer la base électorale des mouvements autochtones, mais aussi des mouvements des sans-terre (MST), ne peut nier un « développementalisme » assumé, qui le conduit parfois à arbitrer en faveur de projets favorisant la croissance économique, au détriment des questions environnementales (Martin, 2025). 

Au-delà d’une mise en scène théâtrale de l’extrême droite, la polémique autour des tongs Havaianas rappelle l’intensité de la polarisation politique au Brésil, déjà observée lors des campagnes présidentielles de 2018 et de 2022. Porter des tongs, enfiler le maillot de la Seleção, ou encore mettre un masque pendant la pandémie de Covid-19, sont des choix vestimentaires et sanitaires, mais aussi des marqueurs d’une identité collective et d’un discours très souvent instrumentalisé par différents pans de la société. Alors que depuis la fin de l’année 2025 la croissance économique commence à montrer des signes de faiblesse et que l’inflation est en hausse, notamment sur les produits alimentaires, la fracture sociale, politique et culturelle se creuse un peu plus chaque jour au Brésil.

 

Références :

Enders A. (2024), « Symbole national ou emblème d’une faction ? La politisation du maillot de la Seleção », Revue politique et parlementaire, 1110, 97-102. URL : https://hal.science/hal-04722494v1/document

Martin J-L. (2025), « Le Brésil à un an des élections générales d’octobre 2026 », Briefings de l’Institut français des relations internationales (IFR), publié le 23 octobre 2025, 12 p. URL : https://www.ifri.org/fr/briefings/le-bresil-un-des-elections-generales-doctobre-2026

Paraná Pesquisas (2025), « Paraná Pesquisas divulga pesquisa Nacional – Situação eleitoral para o Executivo Federal em 2026 – Dezembro/2025 » (publié le 26-12-2025) : https://paranapesquisas.com.br/pesquisas/parana-pesquisas-divulga-pesquisa-nacional-situacao-eleitoral-para-o-executivo-federal-em-2026-dezembro-2025/

Ventura M. (2025), « Condamnation de Jair Bolsonaro : une décision historique qui recompose le paysage politique brésilien », Revue de presse de l’Institut français des relations internationales, publiée 12 septembre 2025. URL : https://www.iris-france.org/presse/condamnation-de-jair-bolsonaro-une-decision-historique-qui-recompose-le-paysage-politique-bresilien/



[1] « Eu não quero que você comece 2026 com o pé direito [...] quero que você comece o ano nove com os dois pés ». Vidéo complète disponible sur le compte TikTok officiel de Fernanda Torres, publiée le 18-12-2025 : https://www.tiktok.com/@oficialfernandatorres/video/7585214311635635477 

[2] Vidéo complète sur le compte Instagram officiel de Eduardo Bolsonaro, publiée le 29-12-2025 : https://www.instagram.com/p/DSi_TQQka9m/

[3] Le 8 janvier 2023, des milliers de manifestants pro-Bolsonaro envahissent la Place des Trois-Pouvoirs à Brasilia pour s’opposer à la défaite de leur candidat et empêcher l’investiture de Lula.

[4] Litt. Le « grand centre », le centrão n’est pas un parti politique, mais une posture adoptée par nombre de députés et de partis de centre droit sans idéologie marquée, qui s’unissent et se désunissent à mesure que leurs intérêts politiques évoluent, pour obtenir des postes au sein des institutions brésiliennes.

[5] « Déclaration pour dire STOP au TFFF maintenant », publiée sur le site de la Via Campesina le 10-11-2025 : https://viacampesina.org/fr/ddeclaration-pour-dire-stop-au-tfff-maintenant/


Type :
Edito_IHEAL

mise à jour le 12 février 2026


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Edito publié dans la Lettre de l'IHEAL - CREDA  n° 94 -, Février  2026