« Quel chef-d’œuvre que l’homme ! Si noble en sa raison, si infini dans ses facultés… »
Hamlet, II, 2 (trad. J-M Déprats, Pléiade)
Dans un monde où l’on peut demander à l’intelligence artificielle de rédiger tout type de texte, y compris des appels à contributions ou des descriptifs comme celui-ci, il semble opportun de s’interroger sur l’intelligence elle-même et de se saisir des œuvres de Shakespeare – figure du génie littéraire – comme outil privilégié pour interroger et questionner la notion d’intelligence, ses limites et ses incarnations. Au début de la période moderne, les débats sur la raison, l’apprentissage, l’esprit, la mémoire, ce qu’en latin on appelait intelligentia et que nous appellerions aujourd’hui la cognition, étaient en pleine mutation, avec l’émergence des cadres épistémologiques, des pratiques rhétoriques et des paradigmes scientifiques nouveaux. Aujourd’hui, avec les progrès des neurosciences, de l’intelligence artificielle générative et de l’apprentissage automatique, nos conceptions des facultés de l’esprit et de l’intelligence sont à nouveau en train d’évoluer rapidement. Ce colloque international invite les chercheur.e.s, les praticien.ne.s et les artistes à explorer les intersections entre Shakespeare et l’intelligence, pris au sens large du terme.
Quels types d’intelligence sont représentés dans les pièces de Shakespeare ? Lorsqu’il utilise le terme, c’est dans le sens d’« information (secrète) » : les sorcières dans Macbeth sont décrites comme des « oracles incomplets » (1.3.70) capables de partager une « étrange connaissance » (strange intelligence, 1.3.76) ; les Français utilisent dans Henry V de « bons espions » (good intelligence, 2.Chorus 12) pour fomenter une « conspiration » monstrueuse (2.Chorus 25) dans les rangs anglais ; Gloucester se dit dans Richard III victime de « fourbes rapports » (false intelligence, 2.1.55) alors qu’il est décrit comme un « noir agent de l’enfer » (Hell’s black intelligencer, 4.4.70). Au-delà de cet usage spécifique du terme, nous voudrions nous demander comment la dramaturgie de l’intelligence se déploie sur scène, à travers le soliloque, l’ironie, le dialogue ou la tromperie. Que signifie « savoir », « comprendre » ou « penser » dans l’univers shakespearien, compte tenu des évolutions dans le domaine des facultés de l’esprit? Et comment les œuvres de Shakespeare peuvent-elles informer – ou être informées par – les discours d’aujourd’hui sur l’intelligence, de la théorie de l’esprit en psychologie à l’éthique de l’intelligence artificielle ?
Ce colloque vise à favoriser le dialogue interdisciplinaire entre les études littéraires et des domaines tels que la philosophie, l’informatique, la psychologie, les sciences cognitives et l’intelligence artificielle. Il cherche à encourager les chercheurs et chercheuses à penser au-delà des périodes historiques et des cadres épistémologiques, en faisant dialoguer Shakespeare avec les traditions intellectuelles de son époque et les révolutions technologiques de la nôtre.
Il comprend un volet fort de valorisation auprès d’un public élargi. Il sera précédé de plusieurs ateliers pratiques sur l’intelligence (irremplaçable) du corps au théâtre, ouverts aux étudiants et aux personnels de l’Université Sorbonne Nouvelle et de Sorbonne Université, ainsi qu’à des élèves de lycée en classe de théâtre et des adolescents et jeunes adultes lecteurs des Bibliothèques municipales de Paris, animé par l’acteur et metteur en scène Ben Crystal. Spécialiste notamment de l’usage de la prononciation originale (OP), ayant régulièrement collaboré avec le Théâtre du Globe, Ben Crystal donnera aussi une conférence spéciale ouverte au grand public. Grâce au partenariat avec Ben Crystal et la Compagnie du Libre Alcyon, dirigée par Antoine Gheerbrant, la colloque s’achèvera sur une mise en scène exceptionnelle de Love’s Labor’s Lost, pièce où la ruse des femmes l’emporte sur les prétentions au savoir des hommes, faisant intervenir plusieurs participants des ateliers aux côtés d’acteurs professionnels.