Dans la lignée des travaux sur les processus de création, l’intertextualité et la théorie de l’adaptation, cette journée d’étude se proposera d’interroger ce que nous qualifions de « processus de renversement », mouvement par lequel certains metteurs en scène, dramaturges, compositeurs, directeurs de théâtre et compagnies ont entrepris de « théâtraliser » l’opéra, par des modifications touchant à ce qui est constitutif de son identité. Cette « théâtralisation » s’inscrit dans une histoire déjà longue, de conflits esthétiques sur l’opéra et ses grandes réformes, de Monteverdi à Gluck et Wagner. L’opéra, parcouru de tensions et de crises entre les arts qui le constituent et qui en écrivent l’histoire, essaie de renouveler les rapports qu’il entretient avec sa propre représentation : l’art de la mise en scène et son interprétation. On relit donc les œuvres à l’aune d’une époque, on « modernise », mais touche-t-on pour autant à la musique et au livret ? Certains, cependant, « s’y risquent ». De la même façon qu’à partir du XVIIe siècle l’effervescence de la scène théâtrale allait favoriser le renouvellement de la scène d’opéra, le répertoire opératique ici est repris, retravaillé, modifié, pour créer de nouvelles matières théâtrales.
Les quatre spectacles lyriques mis en scène par Peter Brook2 de 1980 à 2010, pourraient constituer non seulement à nos yeux la tétralogie emblématique de ce « renversement » de l’opéra vers le théâtre mais offrir également une synthèse de cette dialectique au terme de laquelle les œuvres sont créations nouvelles, animées désormais par une plus grande continuité dramatique et musicale. Pour ce faire, le metteur en scène britannique aura préparé les moments de ce développement, opérant une série de transformations profondes sur les opéras qu’il « adapte librement » : intrigue resserrée, nombre de personnages réduit, orchestre ramené aux dimensions d’un petit ensemble. Les voix, occupant autrefois le premier plan, sont presque reléguées au second plan, derrière le jeu et la présence théâtrale. Ces spectacles sont alors donnés au Théâtre des Bouffes du Nord et mis en scène dans un espace « nu », qui tranche avec le faste des scénographies habituelles du genre de l’opéra. Ce renversement des priorités touche aussi au mode économique de la production d’opéra qui s’inspire des régimes de la production théâtrale. Dans son théâtre, le metteur en scène privilégie de longues périodes de répétitions, de longues tournées en France et à l’international, rémunérées selon les barèmes de salaires du théâtre dramatique.