Depuis le XXème siècle et jusqu’à aujourd’hui, se sont succédées des expériences de « théâtres du réel » dans les textes et sur les scènes dramatiques. Le mot d’ordre d’Antoine Vitez, « on peut faire théâtre de tout » (VITEZ, 1976) résonne particulièrement dans un contexte où « le dispositif théâtral absorbe jusqu’à la matérialité du monde. » (PLASSARD, 2017). Un changement de paradigme esthétique a lieu : le théâtre et ses méthodes de représentation ne semblent plus s’opposer au monde réel et à la vie quotidienne.
Ces trois dernières décennies voient croître et naître des dramaturgies enquêtrices, des réflexions sur des matériaux neutres théâtralisables (ou du moins neutres « a priori » : P. Bourdieu, de son côté, démontre l’existence de biais inévitables dans la prise d’informations dans son ouvrage La Misère du monde, souvent adapté au théâtre, depuis sa parution, sans préoccupation de méthodologie sociologique) : le témoignage, la politique et son traitement, le verbatim, ou encore les entretiens. Ces matériaux, couplés avec certaines pratiques scéniques (telles que l’intermédialité), peuvent procéder du théâtre documentaire ou « néo- documentaire » (KEMPF, MOGUILEVSKAIA, 2013), genre qui cherche à représenter des trajectoires de vie et/ou de récits mêlant la grande Histoire à l’intime, au travers d’une esthétique qui se revendique volontiers politique. D’importantes interférences adviennent entre ce domaine et les débats sur le théâtre dit « postdramatique » (LEHMANN, 2002). Certains critiques dénoncent une fausse « restitution » du réel (HAN, 2017) assujettie à un sentiment de bonne conscience politique (NEVEUX, 2019). À l’inverse, une défense de la fiction et de la théâtralité assumée est priorisée par des théoriciens qui considèrent que le détour par ces outils paradoxaux permet un meilleur contact avec le « réel ». En témoignent les écrits de M. Plana, J. Danan, I. Barbéris, J-P. Han, J-P. Ryngaert, P. Longuenesse et d’autres.
En outre, ces débats ne semblent plus uniquement circonscrits aux arts de la scène, et l’on observe un dépassement, voire un déplacement, du rapport entre réel et fiction, dans différents domaines des arts et médias : le cinéma, la performance, la radio, la télévision et internet.
Dans le contexte général d’une « société du spectacle » analysée il y a cinquante ans par Guy Debord, apparaît depuis plusieurs années une « crise de la représentation » (BOUGNOUX, 2019), ou de la dramaturgie (DANAN, 2016), qu’il convient de toujours continuer à interroger. Avec notamment l’irruption des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication), Bougnoux semble paradoxalement regretter la « société du spectacle » critiquée en son temps, qui aurait disparue au profit d’une « société du contact ». La distance critique permise par la spectacularité assumée s’effacerait au profit de l’instantané, considéré comme valeur absolue de « vérité » (BARBERIS, 2010, 2019). Or, c’est précisément ce paradoxe d’illusion de réalité que nous souhaitons interroger dans les arts et médias.
Dans ce contexte, plutôt que le terme de « spectacularité », cette journée d’étude, qui se veut ouverte à différentes disciplines, souhaite réinterroger le terme de « théâtralité », notion toujours aussi trouble qu’à l’époque de la définition de Patrice Pavis en 1980 : « […] le concept a quelque chose de mythique, de trop général, voire d’idéaliste et d’ethnocentriste. » (PAVIS, 1980). Pavis rappelle également la définition de Roland Barthes suggérant que la théâtralité est une « épaisseur de signes », une « véritable polyphonie informationnelle » (BARTHES, 1963). Si l’on reprend l’étymologie du mot théâtre, le theatron est le lieu d’où l’on voit (avant d’être un lieu où être vus lors des XVIII et XIXème siècle). La théâtralité se placerait donc dans le regard porté par le public vers la scène (FÉRAL, 1988) et se rapporterait à « ce qui se déroule dans un espace donné, sous le regard de l’Autre » (J-P. RYNGAERT, 2003). Elle serait également « manque, désir et recherche de théâtre » (JOLLY, PLANA, 2010). C’est par ces définitions ouvrant les perspectives de recherches que cette journée d’étude souhaite entrer. Le présupposé de la journée conçoit la théâtralité admise comme outil et permettant de dépasser la dualité entre « réel » et « œuvre de fiction » pour interroger les « zones grises » qui se logent entre les disciplines.
Le biais de la théâtralité permettra de travailler autour de l’intermédialité et l’interdisciplinarité, et de réenvisager un ensemble de questions : Où se loge le « théâtralisé » au cœur du « réel » ? Le « réel » dans certaines propositions « théâtralisées » ? Peut-on tenter d’atteindre le réel par les détours de la théâtralité et du simulacre ? Serait-ce par la théâtralité, par la transformation du réel que l’on ferait prendre conscience de ce dernier ? Finalement, n’y aurait-il pas « peut-être qu'une différence de degré, non de nature, entre les manifestations divergentes de la théâtralité » (CORVIN, 1995) ?
Suite au succès de la première journée organisée le 15 mars 2025 à la Maison de la Recherche de la Sorbonne Nouvelle, décision a été prise de prolonger ce travail de recherche, pour donner la possibilité à de nouveaux chercheurs et de nouvelles chercheuses de participer à ce qui devient un cycle de recherche « au long cours », qui devra déboucher sur une publication dans le courant de l’année universitaire 2026-2027.