Organisation : Catherine Ménager
Présentation :
Refusant de figer la capitale française dans une singularité ou une univocité factice, Christophe Charle a dernièrement mis en évidence la multiplicité des approches historiques possibles de Paris, en tant que « capitales des XIXe siècles » — celles des révolutions, des cultures, des mutations industrielles, des fractures sociales, spatiales ou encore littéraires. Déjà duelle, selon Jean-Pierre A. Bernard, forte de son discours et des « signes » de sa modernité selon Karlheinz Stierle, propre — ou impropre — au « rêve collectif » selon Walter Benjamin, Paris, au XIXe siècle, s’avère fondamentalement pluriel.
En leur temps, Maxime Du Camp et Émile Zola témoignent des multiples facettes de la ville. Du Camp tente de décrire l’activité de ses principales structures administratives en déployant, pendant plus de sept ans, la traditionnelle métaphore organiciste, sans jamais venir à bout de sa tâche colossale : malgré l’ajout ultérieur d’appendices, les six volumes de Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle (1869-1875) sont constamment à « réformer ». Paris, en tant que sujet d’étude, s’est pourtant imposé à Du Camp : des Convulsions de Paris(1878-1880) à Paris bienfaisant (1888) en passant par La Charité privée à Paris (1885), l’écrivain voyageur s’est mué en pédagogue.
À la même époque, Zola « parcourt Paris avec le désir d’en explorer tous les aspects. Son amour pour cette grande ville qu’il contemplait depuis sa mansarde du Quartier latin nourrit plus de la moitié des romans du cycle des Rougon-Macquart ». À travers son cycle romanesque, Zola explore en effet différents quartiers parisiens, analyse les changements de cette ville en mutation, peint les coulisses de ce centre névralgique du pouvoir politique ou économique qu’incarne la capitale. Ainsi, le Ventre de Paris, entièrement situé au sein d’« un lieu bien délimité et, pour ainsi dire clos, le quartier des Halles », met en scène les acteurs de cet espace et leurs activités économiques et politiques, leurs habitudes quotidiennes, les intrigues de voisinage. Le quartier lui-même semble prendre vie et devient alors un véritable actant du récit, tant « ce chipotage bavard des Halles » joue un rôle déterminant dans le dénouement de l’intrigue. De même, La Curée dépeint le milieu aristocrate parisien et ses lieux de pouvoirs, et d’autres romans s’attachent à décrire « les vices de la société élégante (Nana), le mécanisme des spéculations financières (La Curée, L’Argent) ou le fonctionnement du commerce (Pot-Bouille, Au Bonheur des Dames) ». Ainsi, Paris a inspiré l’auteur qui semble essayer d’épuiser la ville.
Zola devient ainsi le père d’une fiction naturaliste qui, en tant qu’argumentation indirecte, tantôt confirme, tantôt contredit, la très directe argumentation ducampienne. Arsène Houssaye, qui a codirigé La Revue de Paris avec Du Camp de 1851 à 1853, accepte le manuscrit de Thérèse Raquin en 1867 : la description de la Morgue, dans le chapitre XIII, n’est pas sans rappeler celle de Du Camp. Le projet des Rougon-Macquart naît au moment des premières publications, en feuilleton, de Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Les deux écrivains se lisent, s’écrivent, s’influencent, s’opposent et participent parallèlement à la « fabrique » littéraire, morale, politique, artistique et historique « des Paris » à la fin du XIXe siècle.
Ce colloque propose de cerner, dans leur contemporanéité, les représentations parisiennes de ces deux auteurs afin de les croiser, de les faire dialoguer et d’éclairer les unes par les autres.