Organisation : Marie Parmentier et Yvon Le Scanff
Présentation :
Les Nouveaux Moralistes au XIXe siècle
Dès le début du XIXe siècle, avec la construction progressive, par exclusion – ou pour le moins par division et partition – d’un champ spécifique et académique propre à la philosophie du fait de la « professionnalisation de la fonction de philosophe », les « penseurs personnels » (Schopenhauer, Parerga et paralipomena, 1851) ou « penseurs lyriques » (Damiron, Les Philosophes français au XIXe siècle, 1828) se retrouvent mis en marge non seulement d’une pratique d’écriture, avec ses codes et ses genres, mais aussi désormais d’un champ disciplinaire constitué.
Les moralistes « classiques » – et en ce sens le dernier des écrivains heureux est bien davantage Montaigne que Voltaire – avaient déjà dû subir cette forme d’exclusion progressive qui n’a jamais vraiment dit son nom, en échange d’une sorte de crédit, voire d’accréditation : faire du moins de la littérature, réduite en l’occurrence à son écume, le style. L’article « Moraliste » de l’Encyclopédie, rédigé par Jaucourt, boucle la boucle : le moraliste est assimilé à « un maître d’écriture, qui donnerait de beaux modèles, sans enseigner à tenir et à conduire la plume pour tracer des lettres. […] C’est que les écrivains de ce caractère veulent être gens d’esprit, et songent moins à éclairer qu’à éblouir . » Joubert fera de cette critique une poétique : « La pensée est subite et jaillit comme le feu ; l’idée naît le jour après la nuit. L’une éblouit et l’autre éclaire. » Ainsi, méprisé par les philosophes, le penseur moraliste, brillant mais obscur et inutile, méconnaît le principe de raison , n’est plus assez conséquent et ne montre pas davantage l’esprit de suite que requiert désormais la pensée-machine qui œuvre au sein d’un système de pensée.
Les nouveaux moralistes du siècle romantique n’ont pas davantage l’alibi de la mondanité classique pour justifier le désordre naturel de leur pensée. Ils sont bien souvent désormais solitaires et confinés dans leur intimité où s’approfondissent les méditations, et quelquefois en mouvement, lors de promenades où vagabondent les rêveries (voir Senancour). C’est en ce sens qu’ils sont « personnels » ou plutôt « lyriques » comme le dit Damiron, comme pour les excuser ou leur trouver des circonstances atténuantes avant de les exclure un à un de son panorama des Philosophes français du XIXe siècle, et ce, dès 1828.
Comme le dit Louis Van Delft, « il faut attendre Joubert (1754-1824) pour voir se dessiner la prise de conscience d’une certaine spécificité. Ce n’est que vers 1840 que moraliste supplante philosophe pour désigner des auteurs tels que Montaigne, La Bruyère ou des écrivains s’inscrivant dans le droit fil de la tradition classique . » Sorti ainsi du champ philosophique, « le moraliste » se renouvelle au XIXe siècle en acceptant cette forme de déclassement et cette précarité fragmentaire de l’idée littéraire, qui s’élabore en marge des deux grands récits de la pensée que sont désormais le roman et la philosophie, ou, à un autre niveau, l’Histoire et la Science. Cette précarité est une qualité, et même une modalité, que ne cesse de revendiquer par exemple Senancour ; Cioran parlera plus tard, dans son Précis de décomposition, du « penseur d’occasion », « l’anti-philosophe » qui « pense par accident » dans « l’attente de l’Idée », alors que « celui qui pense quand il veut n’a rien à nous dire ».
Paradoxalement une telle pratique personnelle et idiosyncrasique de la littérature pourrait recouvrir, si ce n’est une poétique générale ou générique, du moins des traits caractéristiques qu’il conviendra sans aucun doute de mettre au jour afin de montrer une forme d’unité ou d’affinité, qui sans faire école ou genre constitué, fait sens au moment où triomphe l’idée d’une modernité fondée sur la linéarité, la continuité et la narrativité.
Or, ces penseurs sans état mettent en avant la discontinuité du fragment comme signe d’une absence de suite dans les idées, qui est revendiquée comme gage d’une authenticité (contre l’essai) ; l’absence d’œuvre en tant qu’objet fini pour privilégier l’inachèvement et la reprise infinie (contre le livre et l’idée même d’auteur) ; la pensée du paradoxe comme arme contre la logique conséquente de l’idéologie, mais aussi comme signe de l’interdépendance entre la vie et la pensée (contre la philosophie académique). C’est peut-être ce dernier trait qui peut justifier l’utilisation du terme de « moralistes » pour les distinguer faute de mieux des autres penseurs : descripteurs, expérimentateurs et parfois prescripteurs de la vie comme elle va, et vient, ces écrivains pensent en vivant et vivent en pensant . De ce point de vue, Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme (1829) de Sainte-Beuve, dont le titre est tout un programme, apparaît comme le porte-étendard d’une telle conception.
Nous emprunterons diverses directions pour circonscrire et étudier ces écrits marginaux, écrits parfois en marge, à la marge ou dans la marge d’autres œuvres plus souvent parcourues par la critique :
- Le rapport à la tradition.
- L’invention du moraliste au XIXe siècle.
- La question de la réception.
- L’expérience de la pensée.
- La poétique du fragment.
- La question de la marge.
- Les morales d’un grand siècle.