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La littérature viatique en crise au dix-neuvième siècle. Autour de Du Camp et de Flaubert

du 15 octobre 2026 au 16 octobre 2026

 

Organisation : Sarga Moussa et Catherine Ménager

Présentation : 

Maxime Du Camp et Gustave Flaubert parcourent ensemble la Bretagne en 1847, rédigeant un récit commun (Par les champs et par les grèves) de ce voyage qui ne sera publié intégralement qu’en 1973. De 1849 à 1851, ils renouvellent l’expérience viatique, allongeant la durée de leur séjour, choisissant une destination plus lointaine, plus enviable : l’Orient rêvé des Romantiques. Cette fois, il n’est plus question de coécriture : chacun cherche son style. Du Camp, qui a déjà publié un récit de voyage en Orient, peu commenté jusqu’à présent (Souvenirs et paysages d’Orient, 1848), en fait paraître un second, Le Nil. Égypte et Nubie (1854). Il rapporte de ce second voyage une importante collection de calotypes (Égypte, Nubie, Palestine et Syrie, 1852), ajoutant ainsi à sa production écrite une dimension iconographique qui deviendra de plus en plus importante dans le genre viatique au cours du XIXe siècle. Il tire aussi parti de ce voyage pour rédiger un premier roman, Le Livre posthume. Mémoires d’un suicidé (1853), et plusieurs nouvelles, dont Reïs Ibrahim (1854), très inspirés de son voyage en Égypte. Flaubert, qui n’apprécie guère Le Nil et se montre critique vis-à-vis du Voyage (il le qualifiera plus tard de genre « impossible »), renonce à publier ses notes de voyage, bien qu’il y ait songé. Il  les recopie cependant à son retour et les conserve soigneusement, dans un geste éminemment ambigu. Ce corpus n’est pas sans lien avec certains de ses romans ou nouvelles ultérieurs (Salammbô, Hérodias) : comme pour Du Camp, le registre factuel nourrit la fiction. Il rédige aussi, à l’occasion de ce voyage en Orient, une abondante correspondance, qui sera publiée, comme ses notes, après sa mort, d’abord dans une version expurgée, celle de l’édition Conard des premières Œuvres complètes, à partir de 1910. 
Les deux apprentis écrivains contribuent, quoi qu’il en soit, au grand mouvement viatique, auquel Chateaubriand donne le branle avec son Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), et que Michel Butor avait résumé dans un article célèbre de Romantisme (1972-4), pour parler du XIXe siècle : « Tous nos écrivains partent sur les routes. » L’un et l’autre, chacun à sa façon, illustrent une crise du genre viatique, à l’intérieur même du siècle qui marque son « entrée en littérature » (Roland Le Huenen). Flaubert pense déjà à son futur Dictionnaire des idées reçues dont il donne le titre dans une lettre de Damas du 4 septembre 1850 : il a conscience du déjà-vu, du déjà-dit, raison pour laquelle il restera dans la rétention éditoriale, s’agissant de ses notes de voyage. Avec lui, nous sommes déjà dans « l’ère du soupçon ». Mais Du Camp qui, de son côté, fait feu de tout bois, joue aussi un rôle dans ce renouvellement critique : il faut lire la préface à son premier recueil poétique, Les Chants modernes (1855), en parallèle avec Le Nil, qui se veut en prise sur le présent, qu’il considère lui aussi comme en crise, socialement et esthétiquement. Le voyage devient le moyen de diffuser le progrès occidental, de réaliser à grande échelle une utopie salvatrice largement inspirée du saint-simonisme. Dès lors, le voyage ne peut plus être seulement impression ou promenade (Philippe Antoine), ou encore plaisir de se regarder en miroir dans les grandes civilisations du passé : il se veut aussi enquête ethnographique, comme le sera L’Afrique fantôme de Michel Leiris, annonçant en même temps le grand reportage de l’entre-deux-guerres (Albert Londres, Joseph Kessel), d’ailleurs non dépourvu de préjugés coloniaux persistants. 
Il faut donc aussi poser la question, à la suite des études postcoloniales (Edward Said), des liens entre le récit de voyage et l’impérialisme européen. Dans quelle mesure le bagage culturel et les savoirs mis en jeu dans les récits des voyageurs nourrissent-ils ou au contraire contestent-ils un discours ethnocentrique culturellement dominant ? Au-delà des grands écrivains auxquels on pense spontanément (Chateaubriand, Lamartine, Gautier, Nerval), quels autres corpus, parfois très en amont (la Bible, les Mille et une nuits, la Description de l’Égypte, par exemple) ont-ils été mobilisés dans l’imaginaire orientaliste des voyageurs au XIXe siècle ? De quels stéréotypes Du Camp et Flaubert héritent-ils, et quels sont ceux qu’ils veulent ébranler ? Mais aussi (et cette question est relativement nouvelle), on peut se demander s’il y a une réception contemporaine des écrits viatiques de Du Camp, voire des notes d’Orient de Flaubert, au-delà de la lecture qu’en fit Louise Colet – à ce propos, on pourra s’interroger sur le rôle des femmes dans la tradition viatique au XIXe siècle et sur leur capacité à proposer un regard spécifique (ou non), par exemple dans le regard qu’elles portent elles-mêmes sur les Orientales (Gasparin, Belgiojoso, Audouard...), et plus largement sur le monde. 
Par ailleurs, la crise du voyage ne couve-t-elle pas dès la période romantique ? L’émergence du tourisme, comme l’atteste par exemple la mise en vedette provocante et provocatrice que lui offre Stendhal dans le titre de ses Mémoires d’un touriste (1838), ne signe-t-elle pas la fin d’un certain art du voyage ? L’hégémonie à venir du guide qui prédétermine la relation à l’autre et la conduite du récit ne tend-elle pas à fixer les impressions et à figer les représentations comme autant de clichés exotiques ?
Dans quelle mesure la difficile association entre récit de voyage et photographie – problématique illustrée par la publication séparée de Égypte, Nubie, Palestine et Syrie et Le Nil de Du Camp – révèle-t-elle cette crise ? Concerne-t-elle davantage certaines destinations, et non pas uniquement l’aspect purement formel du récit ? Revendiquant son statut de voyageur jusqu’à la fin de sa vie, Du Camp « abandonne » toutefois plus ou moins l’Orient pour se tourner vers la Hollande et l’Italie avant de cesser définitivement la publication de Voyages. Flaubert y a presque d’emblée renoncé. Est-ce à dire que l’écrivain accompli traverse difficilement le XIXe siècle en ayant commencé sa carrière, vers 1850, par un genre nécessairement appelé à évoluer ? Cette crise, enfin, s’apparente-t-elle à une critique de l’exotisme avant Segalen ? Peut-on, le cas échéant, en déceler les premiers éléments, par exemple dans de nouvelles tendances, ethnographiques, sociologiques ou politiques du récit de voyage (Toqueville en Amérique, par exemple), mais aussi, peut-être, une tentation de la réexotisation, fût-ce vers un ailleurs ottoman désenchanté (Loti) ? 
Reposant parfois sur le paradigme de l’enquête scientifique déjà existant à la fin du XVIIIe siècle et au début du siècle suivant (Niebuhr, Volney, Humboldt...), certains récits de voyage du XIXe siècle accompagnent une évolution des nouvelles sensibilités géographique (au-delà du simple repérage cartographique) ou paysagère (au-delà de la nécessaire description topographique), voire naturaliste (au-delà de la nomenclature savante). Ils ouvrent aussi sans doute, et de façon en apparence paradoxale, la voie à une démarche nouvelle, celle de l’exploration fouillée de l’environnement proche. Gautier avait déjà montré, dans Voyage hors barrières (1838), que les banlieues parisiennes pouvaient être décrites comme un ailleurs. En publiant Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie jusqu’en 1870 (1869-1875), Du Camp lui-même passe d’un mouvement centripète à un mouvement centrifuge en se concentrant sur la capitale elle-même, dont il explore notamment les hôpitaux, les prisons, les égouts... Il conçoit en effet la rédaction de sa monumentale étude d’économie sociale comme une forme de récit viatique : « Comme un homme qui liquide ses affaires avant de partir pour un long voyage, je me débarrassai de quelques rêveries littéraires qui m’encombraient encore et j’entrai résolument dans des études dont j’aurais juré n’avoir jamais à m’occuper », écrit-il dans ses Souvenirs littéraires (1882-1883). Abandonner « quelques rêveries littéraires », ponctuellement du reste, ne revient ni à les abandonner toutes ni à renoncer au voyage ni même à s’éloigner totalement de la littérature telle qu’elle se réinvente à la fin du siècle, puisqu’Émile Zola mentionne à plusieurs reprises le travail de Du Camp dans le dossier préparatoire de son roman Le Ventre de Paris (1873). 
Après leur voyage en Bretagne, Du Camp et Flaubert réunissent leurs manuscrits qui formeront Par les champs et par les grèves. Ils décident finalement de ne pas publier ce récit commun, le premier rédigeant les chapitres pairs, le second les chapitres impairs. Pourtant, certaines parties en sont publiées séparément, de leur vivant, sous la forme d’articles dans des revues. On pourra s’interroger sur les critères qui ont régi leurs choix respectifs : faut-il les analyser comme une forme de pronostic sur l’avenir de la littérature viatique ? Du Camp déclare, dans ses Souvenirs littéraires, que la coécriture de ce récit de voyage supposait une répartition préalable, entre les deux voyageurs, des thématiques abordées (l’histoire pour Flaubert, la géographie et l’archéologie – son rêve – pour Du Camp). Qu’en est-il dans d’autres récits coécrits selon ce principe ? dans d’autres formes de coécriture du récit viatique ? Une telle distribution dans la rédaction du récit s’effectue-t-elle en fonction des compétences des auteurs ? Dans quelle mesure ces choix préalables déterminent-ils le succès de l’un ou l’autre des écrivains ? S’ils n’ont pas inventé la coécriture (on en trouve des exemples antérieurs dans la Correspondance d’Orient publiée en 1833-1835 par les deux historiens Michaud et Poujoulat, ou encore dans les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France publiés dès 1820 par Nodier, Taylor et Cailleux), Du Camp et Flaubert ont exploré une forme de relation viatique complexe qu’on retrouvera tout au long du XIXe siècle chez un certain nombre de couples voyageurs, que ce soit chez les Hommaire de Hell, les Ujfalvy-Bourdon, les Dieulafoy, ou encore, au début du XXe siècle, chez le fondateur du musée d’ethnographie de Genève, Eugène Pittard, accompagné, dans ses voyages, par sa femme Noëlle Roger, tous deux écrivant des récits viatiques en Europe orientale, souvent complétés par des photographies, mais visant un public différent. 
On pourra enfin s’interroger sur l’évolution du récit viatique au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Du Camp rapporte de son second voyage en Orient des calotypes alors que Flaubert refuse que ses romans soient illustrés. Quelle place occupe l’image dans la crise et dans le renouveau de la littérature viatique ? Que devient le récit viatique non illustré dans le même temps, tout en cherchant lui aussi à faire image ? En quoi la photographie de voyage, de son côté, rompt-elle avec la peinture, notamment orientaliste ? Quelles interactions peut-on observer, parfois chez un même voyageur, entre écriture et peinture ? Si le cas de Fromentin au Maghreb est connu, qu’en est-il d’autres peintres ayant rédigé des carnets de voyage (Gérôme, Gauguin, Le Corbusier...) ? Dès le XXe siècle, l’apparition de l’image animée et son emploi par certains voyageurs ajoutent une strate médiatique au récit viatique. Ainsi, quelles différences et quelles complémentarités peut-on observer dans les voyages au Congo et au Tchad, à la fin des années 1920, de Gide et de son compagnon photographe et cinéaste Marc Allégret ? 
D’un récit viatique à un autre, mais aussi d’un récit de voyage à un texte de fiction, se lisent  des enjeux stylistiques, émerge telle esthétique nouvelle, s’observe une « récitation » idéologique, ou, au contraire, une prise de distance face à des lieux communs raciologiques, par exemple. Flaubert, en jouant la carte de l’impersonnalité dans ses romans, a pris le chemin d’une certaine modernité. Dans quelle mesure cette impersonnalité du roman trouve-t-elle sa source dans le récit viatique (« Être œil, tout bonnement », dit-il en traversant la Méditerranée) ? Mais en réalité, Flaubert pratique aussi, à sa manière, une écriture « engagée » (celle de la dénonciation de la bêtise bourgeoise), notamment à travers l’emploi de l’ironie : en quoi cette dimension critique, dont on peut trouver les premières traces dans ses écrits viatiques, est-elle l’indice d’un dix-neuvième siècle capable d’ébranler la légitimité de ses propres discours dominants – à moins qu’il n’ait fallu attendre la première publication du Dictionnaire des idées reçues, au début du XXe siècle, voire encore plus tard, pour qu’une véritable conscience de l’eurocentrisme ne se traduise dans le genre viatique ?   
 
À partir du noyau des voyages de Du Camp et de Flaubert (voyages faits ensemble, mais aussi séparément), on voudrait proposer plusieurs objectifs pour ce colloque. D’abord réévaluer l’apport du premier, à travers sa carrière de voyageur, lui qui a longtemps été écrasé par le second – mais certains des voyages de Flaubert sont eux-mêmes peu connus : en Italie, en Suisse, en Tunisie, en Angleterre, et méritent d’être commentés. Ensuite, les situer dans le contexte de la tradition viatique de leur siècle : quels héritages, quelles ruptures par rapport à leurs prédécesseurs ? quels enjeux esthétiques ou idéologiques manifestent-ils ? quelles présences des siècles antérieurs ? Enfin, vers quel avenir regardent nos deux auteurs ? vers quelles nouvelles formes viatiques permettant de renouveler le genre (énonciation plurielle, association du texte et de l’image, lien entre factuel et fictionnel) pointent ces deux écrivains voyageurs du XIXe siècle ?

Type :
Colloque / Journée d'étude
Lieu(x) :
Sorbonne
salle F007
Partenaires :
 

mise à jour le 16 janvier 2026