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L’illisible dans l’espace public : pratiques, enjeux, expérimentations. XXe-XXIe siècle

le 4 septembre 2026

Organisation : 

Hélène Campaignolle, UMR THALIM (Université Sorbonne Nouvelle) ;
Lisa Garcia, PLEIADE (Université Paris Nord) ;
Ana Mannarino, UFRJ (Université Fédérale de Rio de Janeiro) 

Comité scientifique :

 Béatrice Fraenkel (EHESS), Francesca Cozzolino (ENSAD), Antonio Castillo (Université d’Alcalá de Henares), Verónica Sierra Blas (Université d’Alcalá de Henares), Roxane Jubert (ENSAD), Jan Baetens (Université de Leuven).

Présentation : 

Inscrire une écriture illisible dans l’espace public semble, à première vue, relever d’un paradoxe. La ville, en effet, exige le lisible : elle en a fait l’un de ses fondements, une garantie de circulation fluide des corps, des signes et des messages. Pourtant, dans cet univers réglé, cadré et saturé d’injonctions graphiques, surgissent parfois des formes opaques.
Par illisible, nous désignons ces écritures qui perturbent l’acte même de lire pour des raisons diverses. Signes volontairement cryptés, lettres déformées au-delà de la reconnaissance, textures et contrastes inhabituels, variations d’échelles qui troublent la distance juste du regard, mises en pages aventureuses ou supports instables : autant de procédés qui font dérailler la lecture. L’illisible peut être intentionnel — geste poétique ou esthétique, cryptage politique, goût de l’énigme — mais aussi accidentel, né de la pluie qui dilue, du soleil qui blanchit, des recouvrements successifs, des déchirures, des effacements. Dans certains cas, l’illisible bascule vers l’invisible, notamment lorsque l’effacement devient une forme d’écriture secondaire.
Or, comme l’a montré le paléographe Armando Petrucci, l’« écriture exposée »  obéit généralement à des règles strictes : la linéarité, la lisibilité, la correction orthographique, la clarté, l’échelle adéquate, etc. Les graffeurs — et avec eux une multitude d’artistes urbains et de mains anonymes — s’affranchissent joyeusement de ces impératifs. Ils introduisent dans la ville un trouble, un clignotement de la forme et du sens, une écriture qui échappe et résiste. Le philosophe Henri Lefebvre dans Le droit à la ville en 1968 décrit la ville comme « lieu du désir, déséquilibre permanent, siège de dissolution des normalités et contraintes, moment du ludique et de l’imprévisible » . L’espace urbain constitue un terrain fertile pour l’émergence d’écritures singulières et inattendues, qui échappent au pacte ordinaire de lecture.
Certaines inscriptions exigent un véritable effort de lecture ; l’épigraphie en offre de nombreux exemples, tant il peut parfois être difficile de lire certaines écritures. Épigraphistes, enquêteurs, ou encore amateurs de graffiti mènent ainsi un combat quotidien contre l’illisibilité, faisant de la lecture leur principale quête. Pour autant, la lisibilité ne garantit jamais pleinement leur déchiffrement. Ces écritures peuvent demeurer hermétiques, comme le souligne l’anthropologue de l’écriture Béatrice Fraenkel : « L’écriture du tag, lorsqu’elle est déchiffrable, reste énigmatique, vide de sens aux yeux du public, inutile et donc dérangeante » . Ce qui résiste à la prononciation ou à l’entendement peut susciter de l’inquiétude. Écrire sans être compris revient souvent à déjouer tout à la fois les normes de lisibilité et celles de légalité. L’illisible peut glisser vers l’illicite. Mais l’illisible n’est pas qu’un refus. Il peut être une promesse : celle d’un texte qui s’offre moins à la lecture qu’à la contemplation. Pour Roland Barthes, le caractère indéchiffrable d’une écriture permet une libération du regard. Il faut « largue[r] vigoureusement l’alibi référentiel, [pour] que le texte […] apparai[isse] » . Loin de fermer la signification, l’illisible ouvre un espace où l’œil se détourne du sens pour revenir vers la lettre.
Cette journée d’étude propose d’interroger ce paradoxe fécond : comment l’espace public, construit comme lieu du lisible, accueille-t-il — ou rejette-t-il — des formes graphiques qui cherchent à s’y rendre illisibles ? Comment des pratiques urbaines, artistiques ou militantes mobilisent-elles l’opacité comme forme de résistance visuelle ou comme stratégie poétique ? L’illisibilité est-elle nécessairement transgressive ? Il s’agira aussi d’examiner les modalités très diverses de cette illisibilité : volontaire ou contrainte, revendiquée ou subie, éphémère ou durable. 
Cette journée d’étude souhaite ainsi ouvrir un espace de réflexion transdisciplinaire, en croisant les regards des spécialistes de l’écriture, de la sémiologie, des arts visuels, de la littérature urbaine, de la sociologie, de l’anthropologie, de la communication visuelle et de la création artistique.
Une seconde journée portant sur la période moderne est prévue en collaboration avec l’université Université d’Alcalá de Henares (Espagne). 

Bibliographie indicative
BARTHES, Roland, Variations sur l’écriture, Paris, éd. du Seuil, 1994, 152, 152 p. 
CAWS, Mary Ann, DELVILLE, Michel, Undoing art, Roma/Macerata, Quodlibet, 2017.
FRAENKEL, Béatrice, « Les écritures exposées », in ANIS, Jacques, Linx, Écritures, n°31, 1994, p. 99-110. 
FRAENKEL, Béatrice, « Graffiti : un mauvais genre ? », in POUEYTO, Jean-Luc (coord. et éd.), Illetrismes et cultures, Paris, éd. L’Harmattan, 2001, 314 p.
GENIN, Christophe, Le street art au tournant, Paris, Les impressions nouvelles, 2016.
LEFEBVRE, Henri, Le droit à la ville, Paris, éd. Anthropos, 1968, 164 p.
PETRUCCI, Armando, Jeux de lettres : formes et usages de l’inscription en Italie, 11e-20e siècles [1980], trad. AYMARD, Monique, Paris, éd. de l’ÉHESS, 1993, 270 p.
 

Type :
Colloque / Journée d'étude
Lieu(x) :
INHA 2 rue Vivienene 75002 PARIS
Partenaires :
Université fédérale de Rio de Janeiro, Université d'Alcara

mise à jour le 5 février 2026